CONCEPTION CREAWEBQUEBEC

EN TOUTE FRANCHISE : ENTREVUE AVEC AÏCHA

VOUS DANSEZ DEPUIS COMBIEN DE TEMPS?

Lorsque j’étais bébé, mon père, danseur et compétiteur de danse sociale, me prenait dans ses bras à tous les soirs pendant que maman faisait la vaisselle. Il mettait toutes sortes de morceaux musicaux et dansait avec moi. Mon père est un homme qui a un sens de la musique très aiguisé. Je suis convaincue que ces soirées ont contribué à me donner “l’oreille musicale” que je possède pour le rythme et pour laquelle de nombreux musiciens sont venus me féliciter après un spectacle.

COMMENT EN ÊTES-VOUS VENUE À LA DANSE ORIENTALE?

J’ai tout d’abord suivi le même chemin que mes parents, c’est-à-dire la danse sociale. Enfant, j’ai fait mon bronze, quelques pas d’argent et un peu de compétition. Mais lorsqu’on est jeune, il arrive toutes sortes d’aventures avec les partenaires. On passe donc beaucoup de temps à chercher un copain qui partage notre amour de la danse. Il est souvent très difficile à trouver. Je suis presque devenue une pro dans le bronze puisque je l'ai refait à de nombreuses reprises avec un nouveau complice. Je l'ai d'ailleurs enseigné, supervisée par d'excellents professeurs, avant de passer à d'autres formes de danse.

Jeune adulte, après la défection du dernier camarade, j’ai décidé de me tourner vers la danse solo. J’ai fait un peu de ballet-jazz, puis de la danse à claquettes. Lors d’un spectacle multi-disciplinaire, j’ai vu pour la première fois, un numéro de danse orientale. J’ai complètement été subjuguée. J’en ai eu la chair de poule. J’avais enfin trouvé la danse qui correspondait le mieux à ma personnalité.

IL Y A DE CELA COMBIEN DE TEMPS?

C’était en 1989 avec un groupe d’élèves de Nagwa (Diane Ruel). Je me suis inscrite à la session suivante. Pendant 7 ans, j’ai suivi tous les cours que Nagwa offrait, plus des cours privés. J’ai ensuite fondé ma propre école et j’ai continué ma formation en suivant des ateliers périodiquement. Je suis toujours en contact avec Nagwa d’ailleurs. C’est un merveilleux professeur honnête et intègre. Elle est mon guide et mon mentor.

VOUS AVEZ VOTRE ÉCOLE ET POURTANT VOUS PRENEZ ENCORE DES COURS?

Par cette question, on en vient à un problème épineux dans le monde de la danse orientale. Je crois que tout professeur intègre et soucieux de conserver l’essence même de la danse orientale, se doit de prendre sinon des cours, du moins des ateliers de formation donnés par les maîtres de calibre international. Plus on avance, plus on se rend compte qu’il y a beaucoup à apprendre. Je crois qu’un professeur qui s’assoit sur ses lauriers plafonne rapidement et n’est pas crédible comme guide.

VOUS NE CROYEZ DONC PAS AU TALENT SEUL?

Le talent n’est pas tout. Bien sûr que cela en prend mais regardons partout dans le monde de la danse. Aucun des grands danseurs, de calibre international, et ce, dans toutes les disciplines, n’est parvenu au faîte de la gloire sans technique. Quand on regarde leur c.v., on constate rapidement qu’ils ont tous reçu une solide formation technique.

Une magnifique danseuse ne fera pas forcément un bon professeur. Au téléphone lors de la prise de renseignements avant une nouvelle session, on me demande quelquefois si je suis arabe, libanaise ou égyptienne. Je réponds alors: “Pourquoi? C’est un critère d’excellence?” Je suis Québécoise, pourtant je suis incapable d’enseigner la gigue ou le set carré. Alors? Je ne pense pas que le seul fait d’être d’origine arabe soit une garantie d’excellence au niveau de l’enseignement.

C’est exactement la même chose qui se produit quand nous sommes en présence de deux personnes qui ont toujours dansé un chacha sans prendre de cours. Pour la majorité des gens qui les regardent, ce sont de bons danseurs. Mais pour un professeur de danse sociale, habitué à former des couples pour la compétition, ce couple a tout à apprendre car, en compétition, il se ferait évincer en moins de dix secondes.

Pourquoi? Ces personnes ne possèdent ni technique, ni posture. Ils dansent souvent "off beat" (en-dehors de la musique). Ils font souvent des erreurs dans les pas qu'ils utilisent. Et, pour un oeil averti, cela se voit rapidement.

Nous rencontrons la même chose en danse orientale. Je trouve déplorable qu’une école de danse orientale naisse sur la seule foi de l’origine du professeur seulement parce qu'elle bouge bien dans sa danse. Leurs élèves paient pour apprendre à danser et, dans bien des cas, elles lancent leur argent par la fenêtre. Elles prennent de mauvais plis, difficiles à effacer même après un transfert dans une école de danse sérieuse. Il n’y a rien de pire que de désapprendre quelque chose. Souvent, elles se découragent et abandonnent. Je trouve ça dommage.

L’INCOMPÉTENCE VOUS CONTRARIE?

Tout à fait. À l’âge de 14 ans, on m’emmenait voir Bob et Billy Irvine, champions mondiaux , de danse sociale, invaincus pendant 13 ans. J’ai été élevée dans le monde de la compétition où seulement les meilleurs gagnent. Le meilleur et la compétence ont toujours fait partie de ma vie. Pierre Allaire et Mireille Veilleux, champions du Canada, ont été sélectionnés, parmi quelques champions, pour représenter le Canada à plusieurs reprises. Il s’avère que Mireille est la nièce de mon beau-père. J’ai vu beaucoup d’excellence dans ma vie, il est facile pour moi de jauger rapidement un danseur.

À l’inverse, j’éprouve une grande peine, lorsque je vois que des danseuses ont de la difficulté à reconnaître la compétence quand elle se trouve en face d’elles. Je pense à des maîtres comme Yousry Sharif, qu’on a presque boudé lors d’un de ses passages au Québec (printemps 2000) ou des danseurs de calibre comme Horacio Cifuentès, que j’ai entendu décrire comme étant un danseur western”!

Lorsque je me retrouve face à l’incompétence et que cette incompétence est présentée comme étant de la danse orientale, j’avoue que j’éprouve des difficultés. Lors d’un dernier atelier, on nous a fait danser sur Sarah Brightman, entre autre. Lorsque nous sommes allées nous plaindre que nous voulions nous ressourcer, que nous désirions de la musique orientale, on nous a dit d’ouvrir notre esprit! J’étais estomaquée! Le tabla, cet instrument de percussion présent dans tous les orchestres égyptiens, représente l’âme de la musique orientale. Danser la danse orientale, sur une musique contemporaine, ne comportant aucun instrument de musique propre au Moyen Orient est pour moi une aberration.

Ce qui me désoriente, c’est de constater que la majorité des gens ne semblent pas se formaliser de cet état de fait.

AVEZ-VOUS PEUR DE LA NOUVEAUTÉ?

Je n’ai pas peur de la nouveauté puisque j‘aime bien l’originalité. Mais je ne suis pas pour la nouveauté à tout prix. En ce moment, je dirais qu’il y a un fort courant de folie dans le domaine de la danse orientale. Il y a des danseuses qui sont vraiment prêtes à tout pour réinventer la danse orientale. Je pense que si quelqu’une trouvait une façon de danser le baladi en bicyclette, elle le ferait.

On ne peut pas faire n’importe quoi sur n’importe quelle musique. Le guide d’une danseuse a l’immense tâche d’éduquer son élève, de le mettre au courant de la tradition, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas et pourquoi. C’est une énorme responsabilité qu’ont les professeurs mais ils se doivent de la prendre.

Comme disait l’un des maîtres de la danse orientale au Québec, madame Gamila Asfour, « Que les filles lâchent donc leurs accessoires et qu’elles dansent enfin! »

C’EST CE QUI VOUS AGACE?

Ce qui m’agace en ce moment, c’est qu’on fasse d’un spectacle de danse orientale un numéro pour le cirque. Ça n’est pas en dansant avec des cymbales aux doigts, un voile et la canne en même temps (oui, j’ai déjà vu ça) ou un serpent que nous allons ennoblir la danse orientale.

Si on laisse faire les danseuses désireuses d’instaurer la nouveauté, à tout prix, et qu’on ne s’insurge pas, il ne faudra pas s’étonner d’enregistrer des commentaires défavorables face au baladi. La danse orientale, trop souvent victime de clichés à connotation sexuelle, ne l’est pas pour rien. Pour engendrer de telles réactions, il a fallu que des danseuses présentent leur numéro d’une façon vulgaire et sans aucun respect pour la danse elle-même.

Et ceci veut tout simplement dire qu’elles l’ont appris comme ça. On revient donc au professeur. Les danseuses professionnelles et les professeurs ont, avant toute chose, la responsabilité de préserver l’essence tout comme l’origine de la danse orientale.

QUE PEUT-ON FAIRE POUR ENDIGUER ÇA?

Je crois fermement qu’en cessant de nous taire, afin d’être politiquement correct, nous aiderons à promouvoir la philosophie de la danse orientale.

Tous les professeurs dignes de ce nom devraient accepter de suivre des cours ou des ateliers de formation sur une base périodique. Il faudrait également qu’ils soient à même de transmettre l’âme, l’essence de la danse orientale dans leurs cours.

Les propos qui suivent seront certainement classés « utopiques » mais les consommateurs devraient, quant à eux, développer le réflexe de questionner sur la formation de l’éventuel professeur, de même que de celle du professeur du professeur.

Les restaurateurs devraient prendre l’habitude de se renseigner sur la danseuse. Ils devraient examiner sa fiche technique, faire passer des auditions afin que les numéros présentés dans leur établissement soient professionnels. Un spectacle de qualité comporte divers tableaux et une danseuse professionnelle devrait être en mesure de très bien maîtriser chacun des tableaux.

Un magazine spécialisé sur la danse orientale pourrait jouer un rôle extrêmement important dans l’éducation aux danseuses. Lorsqu’il publierait un article sur la vedette de l’heure, il pourrait s’assurer de ses antécédents, de sa fiche technique et académique. Le magazine pourrait également ouvrir un débat auprès de ses abonné(e)s. Je suis convaincue que plein d’idées pourraient surgir sur la façon de conserver et de transmettre intacte la noble philosophie de la danse orientale.

_____________retour en haut